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  • Le Bateau Ivre

À paraître le 16 juillet : Jacques PERRY, Vie d'un païen (nouvelle édition)



Ah, ce que je suis contente ! Il y a trente ans que je me fais chier dans ce bled. C'est la première fois que je me marre vraiment. Écoute, jure-moi qu'on ne couchera jamais ensemble. Ça ficherait tout en l'air. Les gars au pieu, ça me barbe. Y veulent toujours faire la loi. Nous, on est potes. Tu viens quand tu veux, même quand je ne suis pas là. Tu ouvres les placards ; tu tires à travers les carreaux ; tu restes trois jours au lit ; tu te balades à poil ; tu fais ce que tu veux. Je te montre où sont les fusils, les cannes à pêche, les chevaux. Ma vie, c'est rien du tout. J'ai épousé à dix-huit ans un vieux gars de quarante extrêmement riche. Il a clamsé quand j'avais vingt ans. J'ai beaucoup pleuré ; j'aimais ce type. Je t'en parlerai ; il était formidable. Et puis, je me suis un peu consolée, pas beaucoup. J'ai encore envie de rire, d'être légère, mais les gens aplatissent tout. Les hommes se croient obligés de me faire la cour ou de me mettre la main aux fesses. Tu ne peux pas imaginer les gens qui rôdent autour d'une femme riche de vingt, trente, quarante ans. A cinquante ans, il y en a encore une bonne escouade. Je ne les décourage pas. Une fois que je les ai percés à jour, ils font partie de ma suite, c'est tout. Ils sont commodes pour jouer. J'ai toujours besoin de jouer à quelque chose. Je n'aime ni rêver ni penser. Mes rêves et mes pensées sont tristes. Je ne sais pas grand-chose, je ne lis pas, je chasse, je pêche, je jardine, je voyage, je joue, je joue à tout, au tennis, au croquet, au ping-pong, au golf, à la marelle avec les gosses. Je suis une vieille môme. Je me fous de la beauté. Je suis belle si je suis vivante, si je déborde de vie. Si je n'avais plus de fric, j'en gagnerais. Mais je suis bien contente d'en avoir parce que, en gagner, c'est amusant pendant la moitié du temps seulement. L'autre moitié, c'est des emmerdes. Les diams, tu les verras plus. J'ai horreur de ça. Je les mets toujours pour voir la gueule des gars la première fois. Je suis toujours en culotte de cheval. Les gens sont fous de ne pas comprendre l'amitié. Je leur offre une chouette maison et tous les jeux de la terre. Ils veulent ma chambre et me sauter dessus. Comme si c'était amusant ! Un jeu, c'est toujours amusant mais la baise, ce que c'est barbant ! Avec mon mari j'ai adoré ça parce que je l'aimais. Il était beau. Tiens, regarde-le. Un dieu, fin racé, dur, tendre. Quelle vie ! Je lui tombais dans les bras tout le temps. En deux ans, il ne m'a pas énervée une fois. J'aimais tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait, pensait, inventait. On jouait beaucoup. J'ai toujours aimé ça. C'était le seul moment où j'opposais ma vie à la sienne, où j'essayais de gagner contre lui. Il s'est tué en bagnole. Oh ! pas lui, c'est un connard du dimanche qui l'a eu. Voilà, je t'ai tout dit en deux minutes, je ne te dirai pas grand-chose d'autre. Si tu veux, tu viens, tu restes un mois, un an, toute la vie ou deux heures. Je connais ta peinture. Elle est belle à couper le souffle, généreuse, éclatante, subtile. Je suis fière que tu sois mon ami. Je n'aurais pas choisi Didine mais puisque tu l'as inventé, je reste Didine. D'ailleurs, c'est aussi bien que Tityre. Moi, je t'appelle Charles, je te parlerai toujours grossièrement, exprès pour pas qu'on se mette à ramollir, à s'attendrir. Si je te traite habituellement de vieux con, ça m'empêche et ça t'empêche de tourner à l'amour. Ce qui sera difficile pour un baiseur comme toi, c'est de ne pas me sauter dessus un jour ou l'autre. Dis-toi que je n'en ai pas la moindre envie, que je n'aime faire l'amour qu'amoureuse. Ne me rends surtout pas amoureuse. Viens, il faut absolument qu'on joue à quelque chose.


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