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  • Le Bateau Ivre

À paraître le 21 août : Cécile DELALANDRE, Œuvres en prose

TESS ET RAOUL


Tess venait de naître à l'ombre d'un sycomore. La brume lui faisait langes dans un halo laiteux. Lovée dans un couffin de feuilles, elle goûtait par lapées cette terre nouvelle. Déliée de celle où elle avait niché, elle n'était que fagot et sans épine encore, ne brûlait que de boire à l'outre de l'érable. Elle en tétait la figue juteuse comme une mamelle. Ce nouveau jus de vie avait un goût d'instant qui lui sucrait la panse et ça lui suffisait. (…)

Ce jour là, les éclats de la lune n'avaient pas encore terni le miroir de ses songes et planté dans son Graal un bouquet de tulipes comme une nature morte. (Ancolie)


Tess a la rue qui baisse, l’arthrose dans le caniveau et le réverbère qui décline. Elle a clos ses volets à tous les étés… n’a gardé que l’étai fait du bois de la dérision qui soutient le bâti bancal de sa maison de papier. C’est sa gomme arabique, son liant, son effaceur de brumes.

Sur des heures jumelles, Tess roule des clopes dans des feuilles pacotille qu’un sale euro aspire et s’avale des tomates sur des miettes de thon qu’un ail n’éveille plus. Son soleil n’a plus de pattes. Elle a la lune qui fond dans un vers de poète qui ne veut même plus d’écho. Tess effiloche son temps sur l’étoffe d’une vie qui se découd sans cri et se tisse un éther sans une laine d’amour. (Dans ma maison de papier)


Le gilet de laine noire de Tess a un gros trou juste sur son sein gauche par-dessus son cœur ploum. Des courants d’air glacial s’y plantent comme des morsures de rats. Ils s’infiltrent dans ses tripes pour y larguer des crampes qui s’agrippent méchamment aux parois de son vide. Ça lui fait des spasmes à l’âme et ça déchire la toile de son intime gouache. Elle a mal. (...)

Tess a son Achille et son talon d’amour, et tout ça, ça dépose comme des troublures de vie qui lui font se confondre des hoquets de désirs avec des signes d’amour.

Sous le trou de son pull, sa chair parfois frémit. Elle se veut tant donneuse qu’à force de se mouiller, elle assèche le mâle. A chaque fois, Tess se trompe, et comme une éléphante, s'en va mourir un peu en s’effaçant du vit trop pressé de l'aimer sans voir l'entaille qui bée dans son cœur ploum. (Accroc)


Du crépuscule à l'aube, Tess reluit de lui. Depuis son Raoul, elle a l'heure frémissante. Ce Mardredi matin, la douche presse la pomme qui jute un filet d'eau glissant entre ses cuisses. Le savon citronné limonade sa peau et confise son fruit d'un sucre qui dit oui. La mousse sur son sein pétille de frissons, elle attrape sa serviette, il est temps de sortir.

Elle enfourche son galop et part vers sa lande où paissent ses espoirs sur le buis de ses doutes. Sa lande c'est son Raoul qu'elle chevauche chaque jour sur un sentier qu'elle cache dans ses pluies d'illusions.

Son grand cheval sauvage l'entraîne vers la lagune où l'eau de l'impatience bouillonne comme la lave qui brûle à coups de crampes la fièvre de son amour. Mais la bête se cabre, hennit et puis se tait. Tess est désarçonnée et se retrouve à terre sur des molinies bleues qui pâlissent sur la berge. Alors elle s'étend sur la touffe de paleine et parle à son Raoul en caressant ses herbes. Elle confie à ses prêles le feu qui la consume et hurle à ses ajoncs sa crainte qu'il l'oublie. (Son galop sur la lande)


Tant d’amour sous bivouac sur sa banquise la noie. Tout au fond de son Fjord où sans cesse le tourment s’enlise dans sa vase, Tess sait que son cerbère reste sourd à la lyre et que jamais Raoul la déliera du pire. Pourtant demain encore, elle ira le bercer. (Fjortitude)


(Illustration : Gilbert Pinna)

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