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  • Le Bateau Ivre

À paraître le 21 août : Cécile DELALANDRE, Œuvres en prose

LA BÉZOTE


Voilà. Décidée. J'étais décidée à l'aider, à comprendre, à faillir à ma voie, à mon horizon.

Soudain, une baffe. Une baffe de vent est venue me claquer. Je l’ai prise en pleine face. Grimace. Ça m’a flashé net des spots de tourments oubliés. Ravivé le parfum de la clématite sous la tonnelle ce soir de juin où je fis saigner le cœur de mon père. Malaise, doute, faute… Il me semblait pourtant que je l'avais tuée à force de marcher cette grosse salope de culpabilité. Voilà qu'elle pointait le bout de sa gueule bouffeuse de liberté. Ce qui tenaillait mon instant, ça n'était plus l’œil mais lui le Machu. Je le suivais pourtant mais pourquoi ?

Cette baffe de vent a ouvert la trappe de mon grenier. Des seaux de rage ont aveuglé mes pas ! J'ai titubé. Arrêt brut, à terre. Pas longtemps. Le temps de balayer mes mains égratignées et de me redresser. Colère. Debout, pleine de larmes, face à la vallée pleine de pluie, au bord du précipice, bras en croix j’ai gueulé au vent :

– Approche vent ! Viens, allez viens me gonfler, me happer, m'emporter ! Viens me souffler ta légèreté, ton énergie, ta force ! Viens m'arracher cette meute de rats noirs qui me ronge les tripes ! Libère-moi de ma gravité ! Viens, vent, viens, prends-moi, envole-moi ! Viens absorber mes doutes et ma glaise hésitante !

Je voudrais tant voler tel un sable léger, comme avant, et je me vois devenir veule comme une lande en friche, abandonnée et soumise à l’œil et aux basques de ce Machu.

Sanglots, longs. Chut !

Ses grosses mains m’ont happée juste à temps. Juste avant que le vent, enfin convaincu, ne m’emporte vers l'abîme.

Il m’a replantée sur la route, brutalement, m’a défroissée, soigneusement. Après, il a sorti de sa poche un vieux mouchoir à carreaux, et doucement, il a essuyé mes larmes, ça m'a calmée sa douceur, étonnée aussi, il a dit :

– T’es conne ! Allez, viens ! (...)


Et ma tête se reparle. Y a eu les routes de France, Nini, les autres, et ça m'allait... Mais mes pas sur le temps ont assoiffé ma quête. Me faut plus large, plus vaste, plus fort, plus loin ! Me faut des fleuves, des fjords, des volcans, des horizons sans fond ! Me faut aller cueillir des dryades sur les terres sèches et froides d’Islande ! Jouer à la marelle sur les coraux piquants des atolls des Maldives ! Boire le lac Victoria, y étendre mon ivresse sur ses grands marécages où pousse le papyrus. Me faut avec Cochise chevaucher des mustangs le long des grandes plaines ! Danser une bossa sur le Corcovado près d’un Carlos Jobim ! Plonger dans le Saguenay à dos de béluga et puis en ressortir au cap Éternité ! Y mourir et renaître comme un baleine bleue qu’aurait dans ses entrailles des histoires aussi vieilles que celles de Gilgamesh et Enkidu unis. Mais jouer la nounou à un Machu devenu Stéropès un soir de folie délirante qui chamboule ma raison, non, ça ne m'allait pas et pourtant, j'étais là, à le suivre comme une pauvre Bézote.

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