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  • Le Bateau Ivre

À paraître le 21 août : Cécile DELALANDRE, Œuvres en prose

RESTE LA FORÊT


– Et un café pour la p'tite dame ! C'est parti !... Vous êtes charmante !

– Merci... Oh, mais vous aussi, vous savez !

Il ne l’était pas vraiment. Jeanne a dit ça parce qu’à cet instant précis, elle a eu de la tendresse pour lui… Ça lui fait toujours ça quand elle croit qu’elle est heureuse. Elle sait bien qu'elle est juste vaguement euphorique... Ou alors c'est peut-être ça le bonheur… Son piquant est agréable, très, mais si fluide que jamais elle ne parvient à le retenir. Elle croit que le bonheur c'est de l'eau, que la paix c'est de la terre. Elle, elle plane entre les deux, dans l'air. Souvent, elle se dit qu'elle préférerait être en état de paix plutôt qu’en état de bonheur, pour le garder longtemps, toujours même. Pourtant, elle aime son état d'apesanteur. (...)


Elle visionne à son sujet de lourds clichés si lourds que ça la fait sourire. Elle se dit qu’il doit vivre dans une maison mitoyenne située en périphérie du village. Devant, il y a un petit carré de jardin avec un potager, de la pelouse, des hortensias, des rosiers, un pommier et un barbecue. Il a une femme et un ou deux enfants peut-être. Des amis aussi qu’il prend plaisir à recevoir dès les beaux jours autour d’un ricard et d’un repas saucisses-merguez-chips dans le jardin. Ensemble ils parlent de la vie : des derniers faits divers vus à la télé, de foot, de politique, de la mère Raimbourg qu’on a enterrée dans la semaine, de l’instituteur qui cette année est vraiment très bien, ou encore du panneau que le maire veut changer route de Jumièges.

Elle se trompe peut-être. Il est une chose pourtant dont elle est sûre : lui, il est là, bien là, les pieds et la tête solidement plantés dans la terre où d’indestructibles racines nourrissent son quotidien. Jeanne n'est pas comme ça. C’est pour cette raison qu'elle s’attarde parfois auprès de ce genre d’hommes ou de femmes. Ils lui évitent de s’envoler comme elle le faisait enfant et qu'elle imaginait sa chambre se détacher de la maison pour partir là-haut, tout au dessus, comme une étrangère dans les nuages. (...)


Elle tangue, ne sait plus ce qui est, ce qui existe vraiment. Est-ce le papy ? Est-ce Filibert ? La scène de cette terrasse est-elle un songe ? Ou est-ce plutôt celle de l’abbaye ? Son esprit se disloque. La confusion l’inonde et l’affole. Elle sent poindre en elle le malaise. Le décor et sa tête chavirent. Elle croit qu'elle va s’évanouir. Besoin urgent de "gancre". Sa vision se brouille. Contrôler, ça, Jeanne, elle n'aime pas. Réduire les incertitudes, ça l'irrite. Pourtant, elle s'y trouve obligée, ça la soutient dans son arrimage à la terre. Jeanne, elle préfère flotter, flotter dans le doute et s'y laisser porter. C'est comme ça qu'elle aimerait marcher dans le temps, chaussée des grandes bottes de la brume. Mais quand elle sent le danger, elle a recours à cette ancre au réel pour pouvoir y lire un manuel de survie. Là, par exemple, à cet instant, elle décide de choisir à pleine main des tomates sur l'étal du marché sans omettre de lancer au marchand qu'aujourd'hui il fait beau pour la saison. Un truc à elle pour vérifier la gravité de sa posture. "S'engancrer".


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