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  • Le Bateau Ivre

À paraître le 6 mars : Jacques Perry, Théâtre

LE MINOTAURE OU L'AMITIÉ SELON PICASSO


En 1935, dans son appartement de la rue de la Boëtie, Picasso reçoit son vieil ami Jaumet Sabartès, qu’il n’a pas vu depuis 31 ans - les deux hommes ont 53 ans. Picasso lui raconte sa vie, ses femmes, ses tableaux. Depuis sept mois, il ne peint plus, ne sculpte plus, mais il s’adonne, en espagnol, à l’écriture automatique et se plaît à changer les langes de la petite Maya qui vient de naître de Marie-Thérèse, tandis qu’Olga, dont il est séparé fait mettre les scellés sur son atelier.


Extraits :

Picasso

5327 toiles, 257.313 dessins, 3207 gravures et quelques dizaines de sculptures, je ne sais pas très bien les numéros, mais ça doit être à peu près ça. Et puis la vie, mon vieux ! Fernande m’a quitté pour Oppi ; moi, je l’ai quittée pour Eva qui avait quitté Marcoussis. Je l’aimais beaucoup, Eva, je l’ai écrit sur mes tableaux. Elle est tombée malade, la pauvre. La poitrine. J’allais tous les jours à la clinique à Auteuil. C’était loin, des heures de métro. Elle crachait le sang. Affreux, ce métro. Je ne pouvais plus peindre. J’étais seul. Dans un atelier que tu n’as pas connu, qui donnait sur le cimetière Montparnasse, rue Schoelcher. (…)


Elle, non, mais, tu sais, toutes les femmes voulaient me consoler. Oh, de simples petits passages, des glissades… « L’amour charnel, la nuit avec des gants de rire ». C’est joli ce que je viens de dire, tu ne trouves pas ? (...)

Je ne touche plus à ces créatures. Sauf Marie-Thérèse, mais elle, c’est une accouchée. Elle donne le sein ; je ne peux pas coucher avec une mère qui donne le sein, ça me gêne. Elle était fermée sur moi, maintenant elle est ouverte comme une grenade éclatée. Si j’étais un lapin je lui ferais d’autres petits. Je ne suis pas un lapin. Heureusement, tu es là. (…)


Je la portais comme une décoration ! « Ballerine russe, russe blanche, habillée cher, Chanel » – heureusement, Coco me faisait des prix. Tu n’as pas idée de la maison, ici, il y a douze ans, six ans, six mois encore. Pas un grain de poussière. Tout bien rangé. Chic. Chic, Jaumet, cuisinière, femme de chambre, chauffeur, nurse. Toujours des réceptions.(Imitant les amis qui téléphonent) Dring, dring ! « Allo, ma chère Olga, c’est Étienne » (Pour Sabartès) de Beaumont. « Nous organisons un bal costumé… » Dring, dring ! « Olga, c’est Jean » (Pour Sabartès) Cocteau. « Pablo a fini le portrait de Raymond ? » (Pour Sabartès) Radiguet. « Quoi ? » Cocteau dit toujours « quoi » comme s’il était tout à coup douloureusement confronté aux autres, à l’imminence d’une réplique. Dring, dring ! C’est Misia. Dring, dring ! C’est Eugénia. (récitant :) « Eugénia, odorante chapelle de cordes de guitare habillée de galanteries noires de coquelicot ». (…)


« Les perdrix reviendront d’elles-mêmes. » Elles sont déjà revenues. Écoute, j’ai déjà vu deux fois une fille qui me plaît. Elle s’appelle Dora Maar. Elle sait déjà qu’elle est à moi. Je l’ai regardée comme ça. Elle connait les regards : elle est photographe. C’est une amie de Man Ray et d’Éluard, et surtout de Georges Bataille. Tu le connais, Bataille ?


Sabartès

Non.


Picasso

Un homme érotique et sulfureux. Très beau. En 31, il a écrit sur moi Soleil pourri.


Sabartès

C’est toi, Soleil pourri ?


Picasso

Pour lui, il y a deux soleils, celui qu’on ne regarde pas parce que ça fait mal aux yeux et celui qu’on fixe malgré tout, ce qui entraîne horreur et folie. Eh bien, il dit que je suis le seul à regarder le soleil de trop près !


Sabartès

Et tu veux que cette Dora te regarde comme le soleil. Et Marie-Thérèse, tu ne l’aimes plus ?


Picasso

Je l’aimerai toujours : elle est trop blonde, trop jeune, déjà ouverte, fruit donné…


Sabartès

Tu es un monstre !


Picasso

Non ! Je l’aime pour son sein, pour son lait, pour sa douceur. J’aime poser ma tête sur sa poitrine. J’aime ce morceau d’elle et de moi, Maya. Jaumet, ces douces créatures, si je m’endormais le long de leur flanc, elles seraient ma mort. Dora, c’est la vie devant. Elle a des yeux comme des étoiles. Dora - dorée - mi- fa - l’amor.


(Picasso, Le Rêve)

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