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Camille Laurens évoque joliment le dernier livre de Yannick Kujawa, « Toujours l'inconnu »,

dans le Monde des Livres, daté du vendredi 3 juillet.


« On sent combien Yannick Kujawa s’identifie à ses personnages. Il se projette avec empathie dans ce que Pierre Michon appellerait leurs "vies minuscules". »


Yannick Kujawa, « Toujours l'inconnu »

Préface de Patrick Varetz

9791092622515, collection Vert nuit, 168 pages, 18 €, distribution Sodis


CHARBONS ARDENTS



LES ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS NE VIVENT PAS TOUS DANS UNE TOUR D'IVOIRE. Ils rencontrent leurs lecteurs, font des débats dans des médiathèques, des prisons ou des hôpitaux, ont le désir de transmettre leur amour de la littérature. Ces événements culturels qui mettent en relation des gens d’horizons très divers, s’ils constituent des expériences mémorables, ne sont pas toujours dépourvus d’ambivalences. Comment, en effet, lorsqu’un « grand écrivain » – souvent parisien – vient parler à « des gens modestes » qu’on n’a pas toujours prévenus, comment ne tomber ni d’un côté ni de l’autre du fil tendu au-dessus de la condescendance et des bons sentiments ?

C’est l’une des questions que pose le livre de Yannick Kujawa, Toujours l’inconnu, et il la place délibérément dans une époque révolue. En 1967, France Culture, alors jeune station radiophonique, organise une série d’émissions intitulée « Pour lire à la veillée » – le titre à lui seul pèse déjà son poids de paternalisme évangélisateur, mais c’était il y a plus de cinquante ans, Mai 68 perçait à peine sous de Gaulle. On peut cependant voir une forme d’engagement politique dans le fait que des écrivains aussi prestigieux que Claude Simon ou Michel Butor viennent entamer une discussion sur telle page de Proust ou de Borgès avec des viticulteurs bordelais ou des employés d’un grand magasin toulousain.


Ces archives sonores étant maintenant en ligne, Yannick Kujawa, né en 1973, a pour sa part écouté la retransmission d’une rencontre de Marguerite Duras avec des lecteurs du Pas-de-Calais. Son ouvrage est une sorte de docu-fiction qui s’inspire des enregistrements réels pour créer des monologues intérieurs fictifs, hors magnétophone. Il tire son originalité – fascinante au fil du texte – de l’approfondissement à la fois sociologique et humain qu’il propose en faisant entendre les protagonistes de cette « veillée » littéraire. Dans ce livre choral, Hélène, Myriam, Czeslaw et d’autres laissent tour à tour apparaître en voix off leur personnalité – leur personnage. A travers leur sous-conversation, nous vivons de l’intérieur une émission un peu gênée aux entournures.

Qu’ils soient ouvrier, ingénieur, étudiant ou « fille et femme de mineur », tous revendiquent une même appartenance, celle de « la mine ». Face à l’écrivaine qui confond le Nord et le Pas-de-Calais, ils sont écartelés entre la fierté de former « un monde à part » et le sentiment d’être méprisés – « Nous ne sommes que misère et saleté, nous sommes des bêtes (…). Sombre mythologie dont on continue de nous affubler. » Chacun interroge sa propre identité sous le regard des autres, qu’il observe aussi. « Me voilà le Polonais de service », pense l’un. « J’ai quand même peur de dire des âneries », avoue une autre. « Je me sens nue », se dit une troisième. L’autodépréciation va bon train, mais « les intellectuels » ne sont pas ménagés. Méfiants envers les journalistes et Duras, ils renversent leur position passive d’une phrase parfois sarcastique, jamais méchante – « Elle prend de grands airs », « Elle n’a pas l’air très à l’aise », « Est-ce qu’on aime Zola ? Je m’attendais à (…) ce qu’elle mette ça sur le tapis. Forcément. » Mais ils apprécient aussi le moment car d’habitude, quand « les gens de Paris » se déplacent, c’est qu’« un puits s’effondre » et que « des gars sont restés au fond ».


Les voix successives ressuscitent un monde en train de mourir et les sentiments de solitude, d’abandon et d’humiliation qui l’accompagnent, mais aussi les questions politiques et sociales – l’Algérie, le Vietnam, la lutte des classes… On sent combien Kujawa s’identifie à ses personnages. Il se projette avec empathie dans ce que Pierre Michon appellerait leurs « vies minuscules », mais l’auteur le contredit avec Duras elle-même, citée en exergue : « Les petites gens, ça n’existe pas. » Si l’on a lu les précédents livres de Kujawa, Elle dit ou Haak (Le Bateau ivre, 2016 et 2018), on sait combien l’écrivain, lui-même d’ascendance polonaise et originaire du pays minier, souhaite leur rendre justice en montrant leur grandeur. Il n’échappe pas toujours au « bol de chicorée » et à la tournure populaire ; à force de débusquer le cliché, il l’expose, mais la progression du texte maintient une tension constante entre provocation et pudeur, sensibilité et ironie.

Les pages les plus émouvantes sont celles où chacun livre son interprétation nuancée d’un poème d’Henri Michaux, d’un passage d’Aimé Césaire ou d’Herman Melville, choisis et lus par Duras. Familiers du tragique, qu’ils mesurent dans leur existence personnelle, ils savent dire mieux qu’aucun écrivain la sobriété d’un style : « Pour exprimer la douleur, il n’y a pas de fleurs. » Ceux qui ont lu Duras évoquent aussi avec des mots justes ses personnages « irréels » : « Ils parlent au-dessus du silence, ils flottent, comme effrayés, ils résistent, pourtant, au gouffre. » Dans le prisme de leur regard, Duras paraît intimidée, mais pas dupe du risque de démagogie. Chacun est unique et seul, mais l’espace d’une rencontre, les textes les réunissent dans une puissance commune, un communisme de la littérature : « Ça nous aide à y voir clair, à lutter contre les idées reçues, les fausses certitudes, ça nous aide à arrêter de subir. »


Camille Laurens (écrivaine)

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