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  • Le Bateau Ivre

Création

Vient de paraître :

PATRICK TILLARD, UN DÉSIR EXTRÊME (roman)

Partout un pays inconnu, un paysage de neige entièrement poli de blanc, avec au premier plan ses traces de pas régulièrement espacées et son chapeau posé de guingois comme un trophée abandonné sur la neige, un calme enchanteur et un silence convenable. Nuages laiteux, vague poussière de neige, immensité fabuleuse, tout était blanc sauf sa silhouette étendue encore faiblement crispée. Il suffirait de le séparer avec douceur de la tendre neige et du silence qui vibrait. Claquement du vent, éclat artificiel de la neige, il s’inventait comme dans une scène saisie à la meilleure source. Timides hallucinations peut-être. Pourtant il n’avait aucun souvenir, ne savait pas comment le présent se maintenait à distance. Il peinait à se traduire en mots. Tout était à construire. Situation infortunée. Encore aucune idée nette. Pas aisé de naître, d’être un personnage mal dégrossi dans un paysage de neige. Autour de lui quiétude vertigineuse. On l’observait peut-être ou peut-être pas, difficile à dire. Méfiance. Pas de scrupuleux témoignages à décrypter pour un début d’explications. Territoire, destination, tout était flou. Aucun modèle à suivre, la curiosité le tenaillait, mais personne pour lui tendre la main, le saluer, lui sourire. Émerger du vide, on s’attendrait à un tonnerre d’applaudissements, à un public enthousiaste. Il naissait en exilé. Aucun souffle, aucune respiration dans la neige chaleureuse, le vide n’avait rien mentionné. C’était le début du voyage, il ne se rappelait rien, pas de lien, ni causes ni effets, aucune vision, pas de traces. Le vide était peut-être un faux-départ, déjà une péripétie ? S’il avait dû mettre des mots sur le lieu dont il naissait, il aurait pensé oubli, absence, silence, ou l’idée d’un rêve invérifiable. Jeté ici dans ce paysage de papier, il avait à se constituer, à composer le chemin qui le rendrait possible. Si la neige interprétait correctement l’image qu’elle voyait, un corps aux contours brouillés, c’est parce qu’elle goûtait la poésie de ses efforts inutiles, il s’étirait comme chez lui, lové doucement dans le blanc comme dans un conte. Un début de sympathie. Confidence ou vie secrète. Exilé ou étranger. C’était presque la même chose.

Il cogitait, commençait à s’écrire, se confrontait à quelque chose. C’était le lien qui reliait les strates enfouies sous le manteau de la neige à ses empreintes de pas, l’occupant posé délicatement sur la neige soliloquait déjà, il parlait d’écriture, de vulnérabilité, de violence mais aussi de douceur, de clandestinité. Questions secrètes. Sol gelé, corps mort, mauvaises directions des gros flocons moelleux. Il découvrait qu’il n’avait rien soustrait du vide hormis lui-même. Il sentait bien qu’il ne mentait pas ; peut-être existerait-il, tout comme lui, d’autres personnages nomades poussés en avant par leurs quêtes, des collections d’êtres oubliés dans des amas de paysages en désordre, de vivifiantes présences qu’il arriverait à approcher, elles lui rendraient visite, lui fourniraient des explications, voudraient prendre congé de lui, l’abandonneraient sur le chemin. Amalgames, extraordinaires illusions.


(incipit)

9791092622508, collection Vert nuit, 432 pages, 26 €, distribution Sodis

(Nicolas de Staël)

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