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  • Le Bateau Ivre

Dans ces mines d’hier, l’écrivain puise son encre

Mis à jour : juil. 20

Une recension de Sylvie Loignon, à paraître dans le Bulletin de la Société internationale Marguerite Duras,

ainsi que dans La Revue des lettres modernes


Yannick Kujawa, Toujours l’inconnu, fiction(s),

préface de Patrick Varetz,

Perros Guirec, Editions Le Bateau ivre, coll. « Vert nuit », 2020, 168 pages




En 1967, Duras se rend à Harnes, dans le Pas-de-Calais, pour aller à la rencontre des mineurs et de leurs familles à la bibliothèque des Mines de la fosse 4. Elle y enregistre une émission pour la « Quinzaine de la lecture » intitulée « Pour lire à la veillée » et diffusée sur France Culture. En effaçant la précision des lieux, en allant au-delà de ce que dit l’enregistrement, Yannick Kujawa déplace la rencontre dans l’intériorité imaginée des protagonistes et fait entendre l’écho de cette rencontre avec un grand écrivain, avec les textes que Duras lit, et peut-être bien avec l’écriture.

C’est d’abord un livre sur la lecture - Yannick Kujawa fait se lever la voix de Marguerite Duras lisant des textes de Michaux, de Césaire, de Kondô Azuma ou de Melville, et celles des mineurs et de leurs familles, écoutant ces textes lus et évoquant leurs expériences de lecture. Car la lecture permet de vivre la vie autrement ; elle est une force de métamorphose d’« un minerai brut, qui vient de la nuit » (p. 51) : « Avec ce que l’on remonte des puits de mine, du fond, on peut élaborer des tas de produits dérivés. Avec un texte j’ai l’impression c’est pareil, on peut rendre une infinité de choses » (p. 51). Le livre, divisé en sections portant le prénom de celui ou celle dont on va explorer les pensées et entendre la voix, repose sur la polyphonie et souligne combien la lecture est affaire d’intimité, chacun s’appropriant le texte lu selon son imaginaire, son passé, son appartenance politique, ses études, etc. Ainsi alternent la voix du militant, celle de la femme de mineur, celle de l’étudiant en droit et bien d’autres encore. Se dressent ainsi de multiples portraits fragmentés, comme autant d’étoiles à la brillance intermittente. De fait, si Marguerite Duras apparaît comme le catalyseur de ces voix, si sa visite constitue le point de départ de l’écriture du livre aussi bien, elle n’est en définitive qu’un « pré-texte ». L’archive sonore autorise l’exploration du passé et du présent en retour ; elle participe d’une descente dans les profondeurs de la psyché humaine – la descente au fond de la mine devient ainsi une métaphore d’une telle exploration.

Ainsi, Yannick Kujawa s’inspire-t-il de cette archive sonore pour en faire le creuset de sa ou ses fiction(s). Car si l’autre est une fiction, l’autre produit tout autant de la fiction. Précédant le texte, présidant au texte, Marguerite Duras est un catalyseur de voix, mais c’est aussi un personnage, à tous les sens de l’expression. Si la rencontre a parfois permis de conforter l’image que les mineurs avaient d’elle, elle tend aussi à faire de l’écrivain une énigme insondable, un gouffre d’ombre où miroitent les reflets, puisque l’autre « c’est toujours l’inconnu » (p. 36) comme l’affirme Myriam. Marguerite Duras est, à cette époque déjà, un « grand écrivain ». Mais elle est avant tout cette altérité tout à la fois fascinante et repoussante. Elle est celle qui vient d’ailleurs et qui entend « dépayser » les mineurs et leurs familles par ses lectures. Il est en effet beaucoup question de distance, non pas seulement géographique, mais aussi culturelle et sociale – la perspective sociologique innervant Toujours l’inconnu, fiction(s). Il faut aller vers l’autre, franchir la distance – ou plutôt faire résonner la familiarité et l’étrangeté. L’altérité est omniprésente, même en soi, ce que souligne l’enregistrement des voix par un magnétophone : « Je n’oserai jamais écouter l’émission que l’on enregistre, j’aurai l’impression d’écouter une étrangère. » (p. 43) A contrario, Duras, figure de l’altérité, est habillée « un peu comme une ouvrière » (p. 15) ou une « petite fille des cités » (p. 119) ; surtout, comme les mineurs, elle travaille dans l’en deçà. Par bribes et par ellipses, le portrait esquissé de Duras tient du paradoxe : « Ça va bien avec son côté sévère, mais doux aussi. Dans son regard il y a quelque chose qui n’est pas gai, qui est un peu cassé, mais ses yeux parfois aussi ils brillent. Il y a de la générosité dans son regard. » (p. 61). Parce que le paradoxe dit peut-être la complexité des êtres : douceur et autorité, féminité et masculinité, engagement et minauderie. Comme autant de portraits brisés d’eux-mêmes, les regards croisés des mineurs sur l’écrivain permettent de saisir non pas seulement une présence autre, mais la société des années 1960, le monde à part des mineurs, leurs pensées secrètes, leurs rêves et leur lucidité. Se dessine alors une communauté au-delà des solitudes enregistrées par le magnétophone. Les voix des mineurs font résonner l’humanité tout entière et questionnent la place de l’homme au monde, à l’image des fossiles ramenés au jour par Michel : « Ces blocs noirs nous rappellent qu’on n’est pas grand-chose au final. Je contemple le fossile, je redeviens végétal, animal. Tout petit, sauvage. » (p. 103).

Tout ici fait signe ; tout parle au-delà du silence pour peu qu’on y prête attention : « Les merles, on dirait que jamais leurs phrases ne se ressemblent. » (p. 121). Ce faisant, le livre s’emploie à faire miroiter les reflets et les images, à mettre à distance les clichés : si Duras fait ici penser à Don Quichotte voulant changer le monde, les mineurs apparaissent recouverts par les mots des autres, notamment ceux de Zola - « nous sommes couverts de récits sombres » (p. 34) – comme s’il fallait tout à la fois se débarrasser des mots et donner la parole à ces individus pris dans une fiction, dans une « sombre mythologie » (p. 34) qui les dépossède de leur singularité et de leur être : « La fiction continue de prendre le pas sur la réalité » (p. 99) déplore ainsi Jean. De fait, si la fiction relève de l’invention conformément à son étymologie, le titre choisi par Yannick Kujawa paraît indiquer qu’elle est la seule modalité d’accès à une réalité autre et souterraine.

La présence de Marguerite Duras apparaît bien comme un « pré-texte » : elle se fait miroir des fictions que chacun peut écrire, si bien que ces fictions polyphoniques forment un ensemble inclassable – elles ne sont ni tout à fait un roman, ni tout à fait un témoignage ou une enquête sociologique, et surtout pas une retranscription de l’enregistrement diffusé sur France Culture. Ces fictions font dériver la voix vers le poème. De ces voix éclatées, de ces éclats de voix, naissent des aphorismes (« pour exprimer la douleur, il n’y a pas de fleurs » p. 61), des fragments poétiques qui mettent en abyme l’écriture même de Yannick Kujawa : « C’est ce que je comprends, les choses disparaissent, dans une sorte d’écho, c’est très triste, et beau en même temps. Elle nous montre le poème, à quoi ça ressemble sur la page, elle trouve ça amusant, on ne voit pas bien mais c’est décousu, en effet, on dirait un tissu déchiré, ça fait de tout petits blocs, de tout petits continents, ça fait un poème. » (p. 23)

Comme le noir du charbon, l’encre de la disparition tisse ensemble ces vies imaginaires et nourrit ces « histoires de fantômes » (p. 107). Une forme de fatalité imprègne Toujours l’inconnu, fiction(s). La disparition prochaine des mines court en filigrane, tout comme la dissolution de ce monde clos des cités minières et de sa belle solidarité : « on a sur le bout du nez le signe du malheur, une belle trace noire » (p. 21) comme l’affirme Hélène. A travers l’évocation de la grève de 1963 et avec humilité – ce mot qui retourne vers la terre des mots -, Yannick Kujawa rend aussi hommage à cette forme d’utopie, ce non-lieu qui existe de ne pas ou de ne plus exister. Dans ces mines d’hier, l’écrivain puise son encre. Comment ne pas voir alors en Henri, l’étudiant en droit, un double ou un frère ? Chacun différent, chacun ensemble dans sa différence – à égalité :

« On travaillait dans la bonne humeur, il me faisait des traits noirs avec un boulet de charbon. Sur les joues, le front, l’arête du nez. On riait. Je ressemblais à un Indien. A un Indien des Mines. Ou à un Africain des Mines. C’était mes couleurs de guerre. Les années ont passé, mon père est décédé, mais ces couleurs je les porte toujours en moi. La trace du charbon est grasse et tenace. Je l’aime. Elle a façonné mon visage, ma voix. Mes voix. Elle est mon encre. Quand j’écris. » (p. 149)

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