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  • Le Bateau Ivre

François Nourissier, à propos de « Yo Picasso » et « Les Taches du Léopard »

(Katalin PERRY dir.), LIRE JACQUES PERRY

collection Amarante, 200 pages, 20 €

distribution Sodis


François Nourissier, à propos de « Yo Picasso » (Figaro Magazine, 1982)


Dans la peau de Picasso

Auteur d’un roman en trois volumes intitulé « Vie d’un païen », Perry est un des rares écrivains à avoir mis en scène un peintre et à l’avoir fait crédible, vivant. On le comprend, dès lors, d’avoir voulu prolonger son hypothèse – tout roman est une hypothèse – jusqu’à un personnage historique, d’avoir affronté la fiction à la réalité. C’était une épreuve passionnante. Il « volait » à un génie ses démesures en même temps qu’il prêtait à un créateur ses propres expériences de créateur, avec une liberté, un naturel qu’aucun biographe classique n’eût pu se permettre.

L’entreprise était un peu folle et tirons notre chapeau à Perry : il l’a formidablement réussie. Sans cesse, le lisant, on oublie le subterfuge et l’on se prend à écouter la voix de Picasso. Phénomène dû, pour une part, à la minutie de la documentation (le livre constitue une excellente chronologie du peintre), mais, plus profondément, à ce que l’écrivain Perry ayant osé se mettre à la place de son héros, comme tout romancier doit faire, a atteint mystérieusement une zone de connaissance où l’intuition et la fraternité ont plus de place que la documentation.

François Nourissier, à propos de « Les Taches du Léopard » (Le Figaro Magazine, 1993)


Un passé recomposé

Septuagénaire, nomade, quatre ou cinq fois marié, auteur en quarante-six ans de trente livres publiés chez treize éditeurs, Jacques Perry semble insaisissable. Si l’œuvre est homogène et toujours ambitieuse, elle connaît un destin en dents de scie. « L’Amour de rien » (1952), « Vie d’un païen » (1966), « Le Ravenala » (1976) furent des succès. D’autres livres, aussi bons (je pense à « Yo Picasso », autobiographie fictive), furent moins fêtés… Que va-t-il advenir de celui-ci, « Les Taches du léopard ? » Disons d’abord qu’il s’agit d’un livre d’écrivain – les amateurs de littérature me comprendront – écrit avec verve et liberté. Ces livres-là procurent toujours un plaisir de lecture, savouré paragraphe par paragraphe, même si l’architecture d’ensemble du récit est moins accueillante que ses détails. Celle des « Taches du léopard » est assez complexe. Il s’agit d’une exploration généalogique – divertissement à la mode en France, dit-on – dont le besoin vient à Jean Pontrieux, l’écrivain-narrateur, quand il entre en possession de lettres de son ancêtre Dussart, gynécologue célèbre en son temps (environ 1850) et que tua une épouse jalouse.

[...] Perry s’est inventé (car il est omniprésent dans le récit) un passé superbe. Chacun de nous, outre de merveilleux parents comme Louis et Mary-Paul, aimerait posséder, dans la brume d’avant lui, un guillotiné, un nègre violeur, deux incestes, une centenaire buveuse de pur malt, un séducteur-lapin qui a déposé partout des enfants, un anarchiste, deux pasteurs genevois, quelques juifs, un esprit fort, une blanchisseuse et peut-être même un prince d’Orléans… Mais c’est surtout le Dr Dussart qui a « passé » à Pontrieux ses « taches de léopard », son plaisir d’écrire, sa verdeur amoureuse. « Le mort saisit le vif » au point que le vif en est embarrassé. Il glisse même, le pauvre, accablé d’une trop riche ascendance, à la déprime… Ah, être un enfant trouvé, un voyageur sans bagages, un accidenté amnésique, quels rêves !


Jacques Perry, 1998 (Getty)

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