©2019 by Editions Le Bateau Ivre. Proudly created with Wix.com

 
Rechercher
  • Le Bateau Ivre

Frontières

Mes yeux ne lâchent pas mes pieds d’un pouce. Je marche dans la ville comme on foule une idée. Elle trotte. Le trottoir est pluvieux. Ça doit venir d’en haut, ça goûte sur mes joues.

Je dépasse des gens, des vitrines, des feux verts. Je renifle des döners, des parfums, des fumées. Je perçois des klaxons, des musiques, des voix. Tout ça autour ça vibre mais je ne frémis pas. J’ai comme sous la cornée, une burqa de verre, une vitre sans tain et ça éteint ma mire.

Je marche dans la ville comme on foule une idée. La palissade opaque érige une frontière sur le front de mes autres et ça me fait des feintes.

Soudain sur mon pavé, on cogne à ma croisée. C’est la main d’une femme qui a heurté la mienne en brisant tout à coup mon voile de cérumen et mon idée a fui entre mes barbelés.

La femme est accroupie sur le bitume humide et son regard mouillé atomise mon mur. J’y lis tous ses chemins, ses rivières et ses chutes, ses lacets, ses amours, ses victoires et ses luttes. Elle a le cheveux gras et la peau qui s’avine mais sous le masque las j’aperçois son été, puis elle me dit tout bas « s’il vous plaît, s’il vous plaît ».

Je m’assois dans sa pluie et c’est moi qui lui dit : « Ce qui me plaît ma Dame c’est de t’avoir trouvée car ta main vers la mienne a chassé de mes pas tous mes douaniers fantômes qui m’éloignaient de toi. »

On marche dans la ville et on se mène au chaud. Puis longtemps sur la soupe on parle de la terre et on se dit ensemble pourquoi toutes ces frontières ?


Cécile Delalandre, Tess et Raoul, précédé de Breuilles

aux Editions Le Bateau Ivre

Carole Jamin

25 vues