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  • Le Bateau Ivre

Gilles Costaz et Jean-Philippe Mestre, à propos de L'Île d'un autre et Le Gouverneur des ruines

(Katalin PERRY dir.), LIRE JACQUES PERRY

collection Amarante, 200 pages, 20 €

distribution Sodis



Gilles Costaz, à propos de « L'Île d’un autre » (Le Matin de Paris, 1979)


[…] le roman de Perry est une bête qui rue, défie les filets. Images, idées, sensations, célébrations, colères jaillissent constamment. Le romancier tente bien – cela ne fait aucun doute – de réaliser l’œuvre à laquelle pense son personnage. Il s’est accordé tous les pouvoirs, toutes les libertés. Il brasse le passé, le présent, les jugements sur l’art (il a un œil toujours en éveil), les affirmations culinaires, le sexe, les professions de foi littéraires… C’est un tourbillon.

Par quel miracle ne sommes-nous pas jetés par-dessus bord ? Grâce au style, sans aucun doute. Jacques Perry sait faire – et peu parviennent à cet équilibre ! – que les matériaux hétéroclites, attachés les uns aux autres, cessent de l’être. Il joue en fait sur le délire de son personnage, qui mène dans les marges de l’esprit et du corps. Là, l’étrange paraît naturel. Lorsque Gilles proclame, un peu solennellement, que « c’est le couple désespoir-amour qui (lui) paraît le plus haut sommet de bonheur qui se puisse atteindre, le bonheur gonflé de désespoir », il ne vient à l’idée de personne de crier au fou, à l’anormal – et pourtant Perry en fait, des crocs-en-jambe à la « normalité » !

À aucun moment, la passion maladive de fouiller, d’entrer dans la vie d’un étranger par effraction, n’a des allures de péché. Sous cette attitude, il y a une détresse qui bouleverse. Tant pis si c’est un paradoxe ou rien qu’un jeu de mots pour qui n’a pas lu le livre : cette enquête sur un autre est la quête d’un autre. Ces profanations sont des gestes d’amour. Ce voyeurisme est un art pudique d’aimer. Les vrais écrivains de l’amour et de la fraternité prennent des chemins détournés. Les routes droites sont occupées par les bateleurs.

Jean-Philippe Mestre, à propos de « Gouverneur des ruines » (Le Progrès de Lyon, 2003)


Le plus surprenant, et le plus séduisant chez Perry, c’est que son écriture reste d’une parfaite modernité. Alors que tant de béjaunes écrivent comme des papys, le souffle court et l’âme vétilleuse, cet octogénaire trace une phrase limpide, vive, mince sans maigreur, charnue sans lourdeur. Une prose qui donne à voir sans description superflue, et moins encore sans se perdre dans la fascination de soi-même.

C’est que le rapport de Perry à l’écriture est, comme son écriture elle-même, profondément sensuel : « J’écris dans un état second. Je m’étends sur un divan, presque dans le noir. J’écris les jambes en l’air ! Cela vient comme ça, mais pas longtemps. Au bout d’une heure, une heure et demie, j’en ai marre, je m’ébroue, je tape tout à l’ordinateur et je l’oublie jusqu’au lendemain. » Trente-trois livres après le premier, paru en 1945, la méthode ne lui a pas trop mal réussi.

N’étaient la distance, la négligence dans lesquels le tiennent le petit milieu littéraire et ses faiseurs d’opinion. « La vie d’un écrivain, c’est comme le cours de la Bourse. On vous oublie d’une façon incroyable. » Pourtant, Jacques Perry est sacrément vivant ! « J’ai tout été dans ma vie : curé, assassin, bébé… » Mais surtout, un amateur passionné de la chair des mots.


Jacques Perry, 1980 (Getty)

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