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Harmoniques


L’écriture de Cécile Delalandre relève aussi bien de la composition musicale que de l’élaboration littéraire. Dans la structure même de ses romans (la succession des chapitres, leurs mouvements, leurs liaisons), et dans le jeu des sonorités récurrentes. Par exemple : « Silence, si lent, si lourd », ou « Elle l’a serrée, lacérée par l’angoisse ». Sans oublier la syntaxe et le rythme des phrases ; les phrases nominales et syncopées (« Mal aux pieds, mal aux chevilles, manque d’oxygène. Lui, il marchait derrière moi sans avoir l’air de souffrir. Parfois, il sifflait. Parfois, il s’arrêtait. Moi non. Ne pas rompre l’élan. »), ou les amples périodes en forme d’alexandrins : « Mais mes pas sur le temps ont assoiffé ma quête. […] Boire le lac Victoria, y étendre mon ivresse sur ses grands marécages où pousse le papyrus. Me faut avec Cochise chevaucher des mustangs le long des grandes plaines. ».

Avec cela, les réminiscences, allusions, références qui donnent aux textes une profondeur supplémentaire, bien explorée par Lionel-Édouard Martin dans sa préface (qui en fait dit l’essentiel) : « Si l’imprégnation musicale est patente, cet autre constat ne l’est pas moins : Cécile Delalandre n’écrit pas seule mais bien entourée. Ses textes sont des palimpsestes dont émerge assez souvent le sous-texte sous forme d’un clin d’œil de connivence fait au lecteur. ».

Alors bien sûr, ces deux romans racontent des histoires. Dans La Bézote, le départ pour le Queyras, la rencontre avec celui qu’elle surnomme « le Machu », l’ascension vers un glacier, et le choc entre le réel et le cauchemar. Dans Reste la forêt, la quête de Jeanne sur les traces du passé récent et lointain, et là encore le passage sur le versant de l’inexplicable à l’abbaye de Jumièges… Les deux récits ont été interrompus par la disparition de Cécile Delalandre à l’été 2019, mais résonnent pour toujours d’harmoniques, de sonorités à la fois éclatantes et mystérieuses. Deux symphonies dont l’inachèvement n’enlève rien au bonheur durable de la lecture.


Jean-Pierre Longre

http://jplongre.hautetfort.com


Jean-Pierre Longre a enseigné la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin – Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Il a notamment publié Musique et littérature (éd. Bertrand-Lacoste, coll. « Parcours de lecture », 1994), La Nouvelle francophone en Belgique et en Suisse (co-direction, CEDIC, Centre Jean Prévost, Lyon, 2004), Raymond Queneau en scènes (Presses universitaires de Limoges, 2005) et Une Belle Voyageuse. Regard sur la littérature française d’origine roumaine (éd. Calliopées, 2013).


Cécile Delalandre, La Bézote, suivi de Reste la forêt


9791092622492, collection Vert nuit, 152 pages, 18 €

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