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  • Le Bateau Ivre

Ces inutiles mélopées

Mis à jour : févr. 12


Je me crois un écrivain, je n'ai jamais douté être un écrivain, mais je me crois également assez peu romancier, en fin de compte. Raconter simplement une histoire, bien logique, bien chronologique, avec un prologue, des péripéties et un dénouement, m'ennuie, m'entrave, me donne l'impression d'être au boulot, souvent au travaux forcés. Je n'écris vraiment avec mon cœur et mes tripes, mon sang et mon sperme que dans le désordre, la logique seconde, la démence et la dérision, l'absurde et le vitriol. Cela donne des textes où tous ces ingrédients se mélangent à plaisir, ce qui ne peut que déplaire à la grande majorité silencieuse très piètre avaleuse de fantasmes, de cauchemars et de mots en fusion. ... Je sais bien que ces textes ne peuvent m'apporter que le plaisir aigu d'avoir baisé avec des phrases et rien que des déboires ou de l'amertume ensuite, un goût de cendres plus violent qu'après le coït, mais je ne peux pas m'empêcher de les rêver de les écrire, de les délirer, de les jeter ensuite sur le marché où ils tombent comme des pavés dans la mare, silencieusement, presque clandestinement. Inutile d'en douter, ce sont ces livres qui sont ma vocation vraie, ma vie réelle. C'est en écrivant ces inutiles mélopées, ces épopées du dérisoire, que je me défoule, que je survis, que j'échappe à la neurasthénie comme à l'agressivité, que je me came et me calme. Je sais qu'ils se buteront aux refus ou à l'insuccès, mais ne pas les écrire me serait impossible : c'est dans ma nature comme il est dans la nature du scorpion de piquer à tort et à travers.


Jacques Sternberg, Vivre en survivant, démission, démerde, dérive


9791092622294, Collection Amarante, 216 pages, 18 €


(Topor)

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