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La soif d'écrire


Il serait sans doute téméraire de prétendre que Sternberg est un écrivain incomparable, mais on peut en revanche affirmer que son itinéraire d'auteur n'est guère comparable à celui de ses confrères et contemporains. Peut-être parce que ce camé d'écriture est resté durant toute sa vie le cancre qu'il fut à l'école qu'il haïssait, incapable d'engranger des connaissances, enfermé à double tour dans sa lucidité d'ignorant imaginatif. Qui a toujours préféré l'effort physique à la réflexion intellectuelle, la course aux filles à la vaine recherche d'une métaphysique et les dérives consolantes aux servitudes du grand cross-country vers la réussite. Cela donna une vie assez agitée malgré son sur-place dans l'espace et la pensée, une suite de dérapages provoqués par une constante confusion mentale et le refus de toute responsabilité sociale, avec comme nerf moteur une véritable soif d'écrire à travers tout, en état second le plus souvent, envolée exacerbée qu'aucun échec ou refus n'arriva jamais à contrer. Ce qui se solda par un total de quarante livres publiés, ce qui peut impressionner. Mais ce chiffre n'est jamais qu'un leurre car l'œuvre complète de Sternberg ne le hissa pas jusqu'au niveau de la véritable renommée : la plupart de ses ouvrages - et particulièrement les plus déroutants, donc les plus originaux – ne trouvèrent qu'un public restreint et ne décrochèrent que très peu de critiques et le silence méprisant des pompeux exégètes des Lettres. En réalité, à part Sophie, la mer et la nuit, suspense sentimental bien agencé qui rafla les honneurs de toute la presse, presque tous les livres de Sternberg firent leur bout de chemin secrètement, dans l'ombre, avec souvent une presse réduite à quelques vagues notules. Bilan de cette indifférence au gré de tellement d'années : avec quarante livres édités, Sternberg a atteint un tirage global inférieur à celui qu'atteignent avec un seul roman à succès bien des vedettes éphémères de la plume. Il faut dire que les obsessions de choc de Sternberg sont justement celles qui rebutent le plus sûrement l'homo sapiens de nos régions hantées par le promotionnel : l'incurable nausée de la mort présente dans tous ses textes, l'allergie à la logique courante au profit d'une sournoise fascination pour l'absurde décapant, la conscience permanente de l'inutilité de toute entreprise humaine, le refus de croire à quoi que ce soit sur cette terre ou dans le néant et surtout : la trouille viscérale d'être enfermé dans ce piège planétaire qu'il dénonce en vain par l'humour et la dérision. Ce qui lui aura permis de trimbaler ses fantasmes sur tout terrain, d'un genre littéraire à un autre, à l'exception de la poésie qu'il a toujours jugée ridicule : passant de la nouvelle de science-fiction au roman burlesque torrentiel, de la pièce de théâtre au scénario de cinéma, du pamphlet à l'autobiographie et de la chronique d'humeur à l'aphorisme, avec une prédilection pour le conte macabre ultra-bref – parfois réduit à une seule phrase – si bien qu'il en signa plus de mille, ce qui aurait dû au moins lui valoir les honneurs du Livre des records. Sa passion des bribes et des flashes jetés, fulgurants, au vent se retrouve d'ailleurs dans presque tous ses romans si peu romanesques et surtout dans son Dictionnaire personnel, véritable mini-Larousse qu'il a concocté au gré des ans de 1947 à 1985. Période qui coïncide avec une suite perpétuelle de refus et de hasards salvateurs, de hauts et de bas, de faillites et de contrats signés dans l'enthousiasme, souvent rompus malgré tout. En effet, Sternberg, s'il a toujours eu des fanatiques passionnés, aura surtout provoqué des allergies non moins passionnelles. Tout avait commencé par sept ans de refus chez tous les éditeurs, en particulier chez Gallimard, Julliard et au Seuil, errance qui s'explique par le fait qu'il n'a jamais réussi à convaincre une majorité au sein d'un comité de lecture traditionnel et qu'il n'a jamais été accepté que sur la décision d'un seul homme : Éric Losfeld et Christian Bourgois seuls maîtres à bord chez eux, Francis Esménard heureusement tout-puissant chez Albin Michel, Jean-Baptiste Baronian chez Marabout, Jérôme Lindon, contre l'avis de Robbe-Grillet ; aux éditions de Minuit. Pour la même raison, il fut toujours accueilli avec chaleur, dès le début des années 50, dans les milieux de la science-fiction où toute décision de publier ou de refuser appartient à un seul directeur de collection. De plus, en 1956, Sternberg fut le premier auteur français à conquérir l'exigeante collection  Présence du Futur, s'affirmant comme un essuyeur de plâtres qui abandonna l'imaginaire galactique dix ans plus tard alors que cette littérature du XXe siècle allait enfin prendre son essor après mai 68. Peut-être que Sternberg aurait dû se contenter de faire une persévérante carrière d'auteur de S.F Il avait trouvé là un public de fanatiques du délire qu'il ne trouva jamais ailleurs. De plus, comme il s'était toujours considéré comme une sorte d'idiot galactique et qu'il n'avait pas la moindre notion de futurologie, de sociologie, d'histoire, de scientisme ou de logique pure, il ne pouvait jeter sur papier que des idées parfaitement saugrenues que les auteurs intelligents et cultivés n'auraient jamais pensé à exploiter. Mais si la S.F. lui parut un surprenant tremplin pour jongler avec l'absurde, le macabre, l'humour agressif et le dégoût des systèmes planétaires, soudain il dévia des grands espaces pour rejoindre la réalité où il trouva autant de fantasmes à exploiter et de semences à cultiver. Et, finalement, L'Employé, Un jour ouvrable, Le Navigateur, Agathe et Béatrice échappent à toute classification et sans doute n'auraient-ils jamais été écrits par un autre si Sternberg était resté dans les élucubrations de l'anticipation sous l'étiquette  science-fiction . Cela dit, ces faux romans, faits de dégringolades échevelées bien trop dérangeantes, ne pouvaient guère convaincre beaucoup de lecteurs et c'est malheureusement avec ses seuls romans sagement écrits, teintés d'un zeste de psycho et même d'un certain romantisme que Sternberg trouva un autre public, plus banal, plus vaste : Toi, ma nuit, Le Cœur  froid et Sophie, la mer et la nuit. Romans d'amour, certes, mais sincères car les femmes, la mer, le jazz, l'humour, la dérive dans les passionnettes auront été ses seules consolations, ses seuls remparts contre la hantise du rien, la fuite du temps, la certitude du ratage de tout humain. Autant de constantes sur lesquelles il a tissé beaucoup de variations, ce qui ne pouvait fasciner que quelques paumés et rebuter les 99% de la population active et crédulante. Au fond, même si Jacques Sternberg juge qu'il a réussi à écrire ce qu'il voulait tout en demeurant un raté sur le plan social, on peut se dire aussi que c'est parfois par une suite de miracles qu'il a trouvé des éditeurs pour le publier.


(Notice rédigée par l'écrivain lui-même en 1988 et parue dans Le Dictionnaire : Littérature française contemporaine, publié sous la direction de Jérôme Garcin aux Éditions François Bourin en 1988. Notice revue en 2003 pour la réédition augmentée de cet ouvrage publiée sous le titre Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes, aux Éditions Mille et une nuits en 2004).

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