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Les Gancres

La petite place était calme comme une pomme verte dans l’herbe rouge, coquette et fleurie comme un cottage anglais. Inutile de mentionner les façades à colombages. C’est l’évidence ici. Elle est allée s’asseoir à la terrasse du Bar des sports. Là, pour une fois, elle a profité de l’instant, savouré plutôt : quelques secondes rares d’enchantement, pleines, entières, volatiles aussi. […]


– Un café, s'il vous plaît !

– Et un café pour la p'tite dame ! C'est parti !... Vous êtes charmante !

– Merci... Oh, mais vous aussi, vous savez !

Il ne l’était pas vraiment. Jeanne a dit ça parce qu’à cet instant précis, elle a eu de la tendresse pour lui… Ça lui fait toujours ça quand elle croit qu’elle est heureuse. Elle sait bien qu'elle est juste vaguement euphorique... Ou alors c'est peut-être ça le bonheur… Son piquant est agréable, très, mais si fluide que jamais elle ne parvient à le retenir. Elle croit que le bonheur c'est de l'eau, que la paix c'est de la terre. Elle, elle plane entre les deux, dans l'air. Souvent, elle se dit qu'elle préférerait être en état de paix plutôt qu’en état de bonheur, pour le garder longtemps, toujours même. Pourtant, elle aime son état d'apesanteur. [...]



Elle se trompe peut-être. Il est une chose pourtant dont elle est sûre : lui, il est là, bien là, les pieds et la tête solidement plantés dans la terre où d’indestructibles racines nourrissent son quotidien. Jeanne n'est pas comme ça. C’est pour cette raison qu'elle s’attarde parfois auprès de ce genre d’hommes ou de femmes. Ils lui évitent de s’envoler comme elle le faisait enfant et qu'elle imaginait sa chambre se détacher de la maison pour partir là-haut, tout au dessus, comme une étrangère dans les nuages.

Des personnes comme le serveur, elle les appelle des gens-ancre, des gancres. Ils l’aident à rester accrochée à la terre et à ne pas trop dériver. [...]


Elle tangue, ne sait plus ce qui est, ce qui existe vraiment. […] Son esprit se disloque. La confusion l’inonde et l’affole. Elle sent poindre en elle le malaise. Le décor et sa tête chavirent. Elle croit qu'elle va s’évanouir. Besoin urgent de gancre. Sa vision se brouille. Contrôler, ça, Jeanne, elle n'aime pas. Réduire les incertitudes, ça l'irrite. Pourtant, elle s'y trouve obligée, ça la soutient dans son arrimage à la terre. Jeanne, elle préfère flotter, flotter dans le doute et s'y laisser porter. C'est comme ça qu'elle aimerait marcher dans le temps, chaussée des grandes bottes de la brume. Mais quand elle sent le danger, elle a recours à cette ancre au réel pour pouvoir y lire un manuel de survie. Là, par exemple, à cet instant, elle décide de choisir à pleine main des tomates sur l'étal du marché sans omettre de lancer au marchand qu'aujourd'hui il fait beau pour la saison. Un truc à elle pour vérifier la gravité de sa posture. S'engancrer.


Cécile Delalandre, Reste la forêt


in La Bézote, suivi de Reste la forêt

Préface de Lionel-Édouard Martin


9791092622492, collection Vert nuit, 152 pages, 18 €


(Valentina Curà)

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