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Les ruines du présent

Mis à jour : mars 16


Puisqu’il n’avait rien prononcé, ne s’était pas trémoussé dans les compromissions ni n’avait secoué la tête en signe de dénégation ou même opiné du bonnet en ricanant pour se faire aimer, lois fréquentes des figurants de comédie, son caractère manquait pour le moment d’un maximum d’affection, de sensibilité, d’émotions, il allait se procurer ces ingrédients vitaux. Naturellement il pouvait penser qu’il manquait de compagnie, de souvenirs frais, de cette capacité à traverser les âges, de la compréhension des choses muettes. Il y avait donc urgence à muscler sa mémoire afin de s’appuyer sur quelque chose de tangible, identifier les rumeurs, le dénouement, traquer dialogues et tirades, savoir s’il était méchant ou gentil, cynique ou naïf, ou rien de tout cela. Étrangement calmé par ce but parfaitement indispensable, il s’employait dans la seconde même à comparer, se souvenir, à identifier sons, images, odeurs, leurs relations possibles, à les organiser dans les petites cases ad hoc de sa conscience peu à peu dévoilée malgré une présence trop courte, des capacités encore réduites. Le cimetière était presque vide, pas de stèles ni de tombeaux, pointillés très espacés de la mélancolie, aucun message d’adieu ni de promesses de retrouvailles. Sur la carte de son temps les ruines du présent commençaient à s’amonceler mais avec discrétion, alignées comme à la parade avant de mourir comme le font si souvent les ruines avec leurs rangs clairsemés, lambeaux de murs effondrés, de fenêtres déchiquetées, d’ouvertures défoncées, de sentiers saccagés ; avec ses petits gestes maladroits il les saisissait courageusement et les travaillait vaillamment avec bonne humeur. Le sol tremblait. La neige fondait, la boue était collante. Dans sa conscience, ruines et destruction prenaient de l’ampleur, auguraient des thèmes de grande richesse et l’univers auparavant troué de cratères et de structures chaotiques devenait plus rigoureux avec une multitude de variantes, brillances soudaines, modifications et inégalités des turbulences.


PatrickTillard, Un désir extrême (roman)


À paraître le 31 mars


9791092622508, collection Vert nuit, 432 pages, 26 €

Distribution Sodis


(Nicolas de Staël)




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