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  • Le Bateau Ivre

Nous écoutons le silence


J’écris, je n’écris pas, qu’est-ce que j’écris ? On s’en fout ! Il faut vivre. C’est notre façon de vivre ? Tant pis pour nous ; nous ne sommes pas plus intéressants que vous qui n’écrivez pas. Il y a de plus en plus de livres d’écrivains qui écrivent qu’ils écrivent ou qu’ils n’écrivent plus, ces imprudents dont je veux être. A cause de Louis-Tom et de mon admiration pour lui, que je n’ai jamais bien expliquée, ce torrent, cette rivière paisible ou ce ruisseau aigrelet, cette terre sèche et craquelée avec ses poissons morts. Il est rare que ça coule et que ça frétille. Ça ne fait rien, le silence maîtrisé est aussi beau. Je lis à Tom découragé des fragments de ses anciens livres. Il ouvre un œil, referme les deux, s’épanouit. C’est là dans mes mains, imprimé sur du papier. Il soupire : « Tous ces gens ! Tu as remarqué, je ne décris pas trop. Que chacun puisse enfiler ces peaux. Ah ! c’est beau, mon Bel. Je ne saurais plus... Nous on crée vraiment, des fantômes de vivants, plus vrais que nous ? on ne sait pas. Ils sentent, ils éprouvent, ils s’aiment, ils s’ennuient... Nous écoutons le silence, lui inventons les cris, les frottements de la vie. Ça nous ressemble un peu. Il ne se passe rien dans notre livre, je hais les conquêtes et les massacres, les événements qui comblent notre vide honni et merveilleux qui aspire tout. » Louis se tord dans ses dépressions, se perd, dort, voudrait surgir, explose ; le roi maudit ses sujets, les phrases sont décapitées. Il renonce, retrouve le rythme. Je lui dis : « Je te volerai tout. » Il répond : « Que sens-tu en toi ? Rien ! Dors ; au premier œil ouvert, deviens qui tu es, suis ton premier mot. Si tu n’es pas encore là, ânonne au pays des braiments. Regarde l’âne désespéré d’être et le brayant. Trouve ton cri d’amour ou de frustration. Les mots, Bel, dis « frus-tra-tion » et tu es frustré. C’est un mot très laid, frustration ! Jouis, mon petit. A 90 ans, je jouis dans ma tête, je veux oublier mon corps, l’étendre pour le compte. » Louis, Tom, c’est encore eux qui brament, qui réclament toute l’attention. Et moi je m’exerce, je veux lire l’amour dans les yeux de Julie, l’admiration dans les tiens, c’est trop tôt encore ; et toi tu souffres de ce que tu crois avoir perdu. Salaud, on t’aime !


Jacques Perry, Bel et moi

Postface de Hans Limon


Collection Vert nuit, 136 pages, 16 €

9791092622300, distribution Sodis


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