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  • Le Bateau Ivre

Oblation


La femme est bâtie pour être oblation offerte aux autres. L'homme tient ses droits de l'amour même de la femme. Mais dans une civilisation purement masculine, l'amour se trouve dévalorisé comme une faiblesse. Le couple est à la base de toutes les nobles réalisations culturelles : les rapports mystiques avec Dieu, les chefs d'œuvres de l'art et, dans une certaine mesure l'équipe scientifique elle-même. Chaque fois qu'il y a création, il y a symbolisme de l'enfantement et il y a couple. Il faut bien que dans le couple quelqu'un se sacrifie pour nourrir de sa propre chair l'enfant qui naîtra. L'honneur de souffrir semble dévolu à la femme. Elle n'est totalement elle-même que dans ce rapport affectif. On voit maintenant le conflit qui s'est installé entre l'archétype de la féminité (au moins dans l'Occident catholique) et le monde d'hommes actuels, où les tendances psychologiques de dépasser le biologique en faveur du social exigent que les rapports humains perdent leur érotisation. On peut concevoir évidemment un modus vivendi où la femme serait très féminine avec l'être aimé et asexuée ou même masculine dans sa vie professionnelle. C'est l'idéal auquel tendent les meilleures de nos contemporaines, et que très peu arrivent à atteindre. C'est une vue théorique difficile à adapter à la réalité quotidienne. D'abord la clinique psychanalytique nous a enseigné que le rapport affectif est le rapport par excellence envers l'autre. La conduite est une expression globale de la personne. Il est malaisé de la scinder brutalement. Mais surtout la femme est plus orientée vers l'autre que l'homme. Même en notre siècle de fourmis travailleuses, d'ambitions et de carrières brillamment réussies, l'amour reste pour la femme la grande affaire de sa vie. Le mot de Madame de Staël est aussi vrai aujourd'hui qu'au siècle dernier : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » Et encore Madame de Staël passait pour masculine. Je connais beaucoup de jeunes femmes aux métiers triomphants dont on imagine qu'elles sont les reines de Paris et qui ont pleuré sur mon épaule un chagrin d'amour. Je connais beaucoup moins d'hommes dans cette situation. D'autre part la femme ne peut vivre totalement son archétype de la féminité dans la société uniquement masculine de nos jours. A moins d'être une sainte, elle mourrait dans cette dure compétition. Le monde actuel n'est pas prêt encore pour des conduites oblatives. Le problème ici dépasse la psychologie de la féminité. Bien sûr, la douleur ne saurait être un but. Mais elle est parfois le plus court chemin à la Joie de la création. Encore faut-il que le dialogue soit possible.


Maryse Choisy, Quelle féminité ?

9791092622393, Collection Amarante, 40 pages, 8 € (Ingrid Maillard)

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