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  • Le Bateau Ivre

Qu'on se déplace pour nous comme ça

À paraître le 10 juin :

YANNICK KUJAWA, TOUJOURS L'INCONNU,(Fiction.s)

Préface de Patrick Varetz


Elle est arrivée comme ça, je ne l’ai pas vue venir. Tout à coup elle était là. Ici personne ne la connaît, en tout cas moi je ne l’ai pas reconnue. Elle serre la main de Monsieur le bibliothécaire, c’est lui qui vient nous la présenter, j’apprends qu’elle s’appelle Marguerite Duras. Elle n’a pas tout à fait l’allure des gens d’ici, elle s’habille de noir, comme une veuve, de manière très simple, un peu comme une ouvrière, je ne saurais dire si c’est féminin. Elle a l’air aimable. C’est quelqu’un de décidé aussi.


Elle n’est pas venue seule, avec elle il y a deux journalistes, très courtois il faut le dire. Ils ont une manière de parler particulière, un peu précieuse, mais ils sont souriants on ne peut pas leur reprocher. On nous dit qu’ils sont venus à notre rencontre, ils se sont déjà rendus dans un lycée technique de Versailles, mais c’est la première fois qu’ils viennent rencontrer des mineurs, on ne les a pas forcés, c’est étonnant. C’est un peu étrange qu’ils soient venus chez nous. Elle est écrivain, apparemment parmi les autres certains connaissent, elle fait des films pour le cinéma, maintenant qu’on me le dit j’ai entendu parler de l’un d’eux, de ses romans je n’en ai lu aucun, ça fait bien, je l’aurais fait si on nous avait avertis, si on nous avait prévenus.



Je ne suis pas fâchée qu’elle soit là, au contraire même, qu’on se déplace, pour nous, comme ça. Une romancière connue vient à notre rencontre, et avec des gens de la radio, ils ont l’air de vouloir s’intéresser à nous, ça change des journalistes habituels qui débarquent depuis que je suis gamine. D’habitude si les gens se déplacent de Paris c’est qu’un drame s’est produit ou encore mieux qu’il est en train de se produire, un puits s’effondre et des gars sont restés au fond. Ou alors c’est à cause des grèves, les journalistes aiment bien les grèves, surtout celles d’ici, ça peut dégénérer, on n’a jamais été du genre à se laisser faire. Mais on a besoin d’eux, les journalistes, pour faire entendre notre voix, ce serait mentir que de dire le contraire.


9791092622515, collection Vert nuit, 168 pages, 18 €, distribution Sodis

(Marguerite Duras en 1967)

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