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  • Le Bateau Ivre

Refus de l'écriture


Huon de Songecreux le Sagace n’avait certes pas atteint sa pleine conscience néanmoins à l’aide de petites liasses de papier, de mémos, de notes explicatives, il avait de quoi identifier le lieu de sa chute. Mobil-home propret, banlieue, nains de jardin, rocher noir, fontaine artificielle, petit moulin coloré avec ses pales actionnées par le vent, partout le calme de la vie d’artiste alors qu’autour la tempête menace. Liturgie. Rigolade. Agonie. Incandescence. Rien de tout cela. Reprenons dit-il. Il était suffisamment dégagé, consolidait son Royaume même s’il allait s’y comporter en roi boiteux jusqu’au combat à mort final, combat entre lui et l’auteur cela va sans dire. Nonobstant, pour s’y préparer, il se séparait des quelques actifs volatils de la création littéraire, se délestait de l’autofiction bourré de fausse monnaie, des actions naturalistes épuisées, considérait avec circonspection la technologie narratologique et les mines sémiologiques dont les cotations reculaient sévèrement de plusieurs points. Encouragé, il broyait consciencieusement les nouvelles formes de textes numériques et les machins hypermerdiatiques. Désenchantement intégral. Rien de neuf en vue depuis qu’il avait accédé à son nid-de-pie. Grisaille. Tristesse. Toute écriture était falsificatrice, écrite pour compenser des sens morts, elle communiquait faussement avec des lecteurs trompés. Au bord de ce précipice où rôdaient l’indécidable, l’équivoque et l’opacité, il butait contre le jeu tragique d’un « je » littéraire vécu comme un échec brutal. Le « je », le « j’existe » du Sagace ne pouvait s’incarner que dans le refus absolu de la copie, du mot, de la phrase. Refus d’être copier, refus d’être une copie, refus de l’écriture, refus du simulacre, d’un masque lamentable, mais revendication de sa singularité par une remarquable négation, langage qui lui donnerait barre sur le monde et une puissance à sa mesure. Huon de Songecreux le Sagace songeait fort. Faire gaffe. L’écriture ? Flagrant démenti de sa destinée pourtant maîtrisée.


PatrickTillard, Un désir extrême (roman)


À paraître le 31 mars


9791092622508, collection Vert nuit, 432 pages, 26 €


À commander sur le site (boutique) ou sur les librairies en ligne françaises :

lalibrairie.com, chapitre.com, decitre.fr, furet.com, lagriffenoire.com, etc.

et les plateformes étrangères.


(Nicolas de Staël)

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