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  • Le Bateau Ivre

Robert Kemp et François Mauriac évoquent les premiers romans de Jacques Perry

(Katalin PERRY dir.), LIRE JACQUES PERRY


collection Amarante, 200 pages, 20 €

9791092622591, distribution Sodis



Robert Kemp, à propos de 9791092622591, « L'Amour de rien » (Prix Renaudot), dans Les Nouvelles Littéraires, 1952


[…] Puisse-je, j’en serais fier, parler le premier du récit exceptionnel, des prouesses analytiques de M. Jacques Perry! Son livre, « L’Amour de rien », je ne me vante pas de l’avoir déniché dans l’amoncellement des romans nouveaux. Il m’a été signalé avec tant de chaleur que je redoutais une déception, et m’aiguisais déjà pour le mieux dépecer. Telle est la noirceur d’une âme qu’on a souvent trompée ! Mais j’ai été « possédé » bien vite. Je crois que L’Amour de rien est ce que j’ai lu, cette année, de plus remarquable depuis les Mémoires d’Hadrien[…]

[…] voici un livre comme on en lit peu ; solitaire parmi ses contemporains comme celui qui est censé l’écrire […] Comme le solitaire, peut-être, qui l’a écrit. Si je n’avais pas de haine contre les mots galvaudés, je parlerais de révélation. Il sera probablement dans les « prières d’insérer » que je n’ai pas ; et qui nous diront l’âge, les origines, les projets de M. Jacques Perry II. Je lui souhaite la bienvenue.


François Mauriac, à propos de « Le Mouton noir », dans Le Figaro, 1953


Cette passion d’être ailleurs qui jette les gens dans les gares et sur les routes, le roman la satisfait à bon compte quand on en a le goût. Les grands lecteurs sont presque toujours de mœurs sédentaires ; du moins en a-t-il été ainsi pour moi. Mais avec l’âge, le dépaysement imaginaire que permet une œuvre romanesque devient plus difficile : la vie réelle nous enveloppe d’une toile trop serrée d’intérêts, de sollicitudes; et si nous nous en évadons, c’est moins souvent par une lecture et grâce à des destins inventés : la pensée du déclin y suffit, cette rive où nous voilà parvenu, la barque qui peut surgir à chaque instant, et notre place y est marquée déjà. Oui, l’approche de la mort est le moment de notre propre histoire dont aucune histoire ne saurait aisément nous divertir.

Je viens pourtant d’être pris comme il ne m’arrive plus souvent de l’être par « Le Mouton noir » de M. Jacques Perry (qui obtint l’an dernier le prix Théophraste Renaudot avec «L’Amour de rien »"). Ici, ce n’est pas une atmosphère dans laquelle nous entrons et qui nous envoûte : un débat précis nous est imposé, une énigme, l’énigme essentielle, surtout si nous sommes croyants, et devant laquelle se dérobe la pensée. « Le Mouton noir » est l’histoire d’un enfant prédestiné au mal, d’un enfant intelligent et beau, doué de toutes les grâces, mais il est marqué dès sa naissance pour le crime. [...]

«Le Mouton noir » est aussi, est d’abord une histoire d’amour qui tient toute dans la question (qui ne se l’est posée à un moment de sa vie ?) : que pouvons-nous pour sauver une créature aimée et perdue ? Il ne s’agit plus ici d’un problème d’éducation, d’un cas d’enfance délinquante, il ne s’agit même plus d’un fils et d’un père ; c’est le drame de la tendresse impuissante : un homme pleure sur le rivage et regarde cet endroit de la mer où l’enfant a disparu.


(Jacques Perry en 1952, Getty)

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