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  • Le Bateau Ivre

Yannick Kujawa, Elle dit,

Mis à jour : il y a 5 jours

J'ai gardé un morceau, un extrait du journal de l’usine, on y voit ma mère au travail. Elle est sur la photo, de profil, à la machine, avec le foulard sur la tête, on voit son bras droit dénudé, sa robe claire, il doit faire chaud là-dedans. Il n’y a pas de lumière on dirait, à moins que ce soit la photo, la photo ça déforme, on la nomme ma mère, dans la légende on la nomme, on dit son nom, on précise aussi celui de sa collègue que l’on voit juste derrière, ma mère est au poste qui précède, elle prépare les plaques. C’était la sucrerie qui éditait ça. Je me demande s’ils éditent toujours ces petits journaux. Je me demande si c’est plus dur aussi. À l’époque ils expliquaient tout aux ouvriers, on les mettait en valeur.



Est-ce que ma mère sourit ? On ne voit pas bien. – Au dos on parle des investissements réalisés, de l’agrandissement des infrastructures du développement considérable mais néanmoins calculé du site. On est dans la culture d’entreprise. En 1960 on peut être une vedette à l’usine, pouffer de gêne, peut-être, en découvrant son visage dans le journal, gêne dont sourd une sorte de fierté, le rouge vous monte au front, vous imaginez tous les regards tournés vers vous, on vous charrie dans le train du retour, parce que vous êtes un bon ouvrier, une bonne ouvrière, parce que vous êtes ma mère. Vedette à l’usine, vedette d’un jour. Tu parles. Que ça tourne à plein régime. C’était dur.


9791092622218, Collection Vert Nuit, 160 pages, 16 €, distribution Sodis

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